L’Abbé s’est à peine tu que les premiers coups de téléphone submergent le standard de radio-luxembourg. Les auditeurs veulent savoir où envoyer argent, vêtements, couvertures, mobilier, appareils de chauffage. Pris de court, l’abbé jette une adresse : hôtel Rochester, 92, rue La Boétie, dans le très chic VIIIe arron- dissement de Paris. Il vient de se souvenir que sa propriétaire, Madame Larmier, lui a proposé de mettre quelques chambres à sa disposition. L’affluence des dons est telle que bientôt, c’est l’hôtel tout entier qui sert de dépôt.
 
La chambre 412 devient le QG de l’abbé, qui réclame des lignes téléphoniques ("Dites-leur de débrancher les lignes des coiffeurs pour chiens du quartier et de nous les donner !"). Dans cette même journée du 1er février, il demande au maire de Paris de laisser cinquante stations de métro ouvertes toute la nuit. Après d’interminables discussions, quatre stations désaffectées sont mises à la disposition des sans-abri (Rennes, Liège, Champ-de-Mars et Saint-Martin qui, à elle seule, va recueillir jusqu’à 750 personnes !). Au cours de cette “Nuit de la charité”, quarante centres de dépannage ont surgi dans la région parisienne. "Personne n’a couché dehors à Paris la nuit dernière", titrera France-Soir le lendemain matin.
 
Dans les jours qui suivent, les actions se multiplient. Les élèves de Polytechnique, qui font office de standardistes, lancent l’“Opération chambres de bonne ” ; certains commissariats se transforment en centres d’accueil. Les dons arrivent de partout, y compris de l’étranger. Des lettres simplement libellées “Abbé Pierre, France”, parviennent à destination. Bientôt, l’hôtel Rochester ne suffit plus à stocker les dons divers. L’abbé demande alors à disposer de la gare d’Orsay, désaffectée, qui sert à l’époque de garage. Après quatre jours de discussions, la gare peut enfin accueillir les tonnes de vêtements et de biens de première nécessité collectés par les centres de dépannage. Sur la façade, on tend un immense calicot : “Gare de l’espoir, Paris vous aide”.
 
Les magasins du Printemps lancent l’opération “cent francs pour l’abbé Pierre”. En quelques jours, les murs et le toit d’une maquette de maison en carton grandeur nature sont recouverts de billets de 100 francs. Des artistes et des personnalités se joignent à l’élan de solidarité. Michel Simon vient en personne remettre une enveloppe contenant un million de francs ! Une galerie d’art parisienne organise une mise aux enchères de tableaux de peintres célèbres (Braque, Chagall, Matisse...) et donne le produit de la vente à l’Abbé. Charles Trenet achète 1 750 000 francs un portrait de l’abbé par Rouault. En l’espace d’une semaine, les dons collectés atteignent 500 millions de francs (près de 8 millions d’euros). Le 4 février, l’Assemblée vote enfin un crédit exceptionnel de 10 milliards de francs (plus de 150 millions d’euros) destinés à la construction de 12 000 logements d’urgence. Le lendemain, l’Abbé signe un premier contrat pour la mise en chantier de quarante-huit maisons au Plessis-Trévise.
"Les jours qui ont suivi restent ancrés dans ma mémoire. Ça n’arrêtait pas d’entrer et sortir, des centaines et des centaines de billets étaient déposés dans les corbeilles... Le soir, à trois ou quatre, on les montait à l’étage et on les vidait dans les baignoires des chambres vides. On en a rempli 5... Je dormais sur place, sans aucun système de sécurité, sans la moindre peur..."
Daniel Atlan a 20 ans à l’époque, il est “chasseur” (adjoint au groom) à l’hôtel Rochester, à Paris. Sa mémoire n’a rien oublié de ces premières heures historiques.
 
150 millions d’anciens francs sont récoltés en cinq jours. Des centres de dépannage ouvrent partout dans Paris, 500 lits sont dressés à la Mutualité, 4 stations de métro sont ouvertes ainsi que des centres d’hébergement précaires en région parisienne. Le 19 février, avec l’aide du Secours catholique, un village de 18 tentes chauffées est monté, porte d’Orléans.
 
La Ville de Paris met à disposition la gare d’Orsay désaffectée pour tenir lieu de stockage : les Compagnons croulent sous les couvertures, les poêles catalytiques, les vêtements, les meubles. Le 21 février, on atteint dix mille tonnes de dons, en nature ou en débarras revendables. Mi-mars, le milliard est dépassé, en incluant les dons en nature, l’équivalent de 18 millions d’euros. 
"J’avais l’impression que toute la France avait entendu l’Appel"
Pour remplacer le QG de l’hôtel Rochester, l’abbé Pierre achète un immeuble en plein cœur du Paris populaire des Halles, au 32 rue des Bourdonnais, grâce à une partie des dons récoltés. Le 4 février, le Parlement vote un programme de dix milliards de francs pour 12 000 logements de première nécessité en région parisienne et en province.
 
Le 19 février, les statuts de la SA Hlm Emmaüs sont approuvés par arrêté ministériel. Les travaux de la première cité d’urgence ont commencé au Plessis-Trévise, dix jours auparavant. En 3 ans, 1 500 logements seront réalisés.
 
Les activités parisiennes de secours d’urgence aux sans-logis sont regroupées dès avril 54 dans une association loi 1901, l’Aide aux sans-logis de l’agglomération parisienne, l’Asalp. En janvier 1955, son homologue national est créé, l’Union nationale d’Aide aux Sans-Logis qui deviendra en décembre 1956, la Confédération générale du Logement, la CGL.
 
Pour la communication, un journal, Faim et soif des hommes, est fondé en mai 54. Enfin, pour le volet international, l’Institut de Recherche et d’Action sur la Misère du Monde, l’IRAMM, voit le jour, en septembre 54.
En quelques mois, l’insurrection de la bonté change la France et l’abbé Pierre devient incontestablement une icône.