« Au nom de la République, on ne peut pas laisser des lieux de vie indignes ! »

Jeudi 17 octobre, Jean-Marc Ayrault, Premier ministre, visitait la Pension de famille d’Alforville, ancienne résidence de l’abbé Pierre.

17/10/2013 | Crédits photos : ©Benoit GRANIER/MATIGNON

Patrick Doutreligne, Délégué général de la Fondation Abbé Pierre, a pris la parole en cette Journée mondiale du refus de la misère, juste après la visite de la Pension de famille d’Alforville par le Premier ministre Jean Marc Ayrault, accompagné par la ministre du Logement, Cécile Duflot et la ministre déléguée chargée de la Lutte contre l'exclusion, Marie-Arlette Carlotti. La "Maison de l'Abbé", ouverte en juillet dernier, accueille aujourd'hui 8 résidents. Elle est gérée par Freha, bailleur social associatif ; la Fondation est propriétaire des murs. 

« Je veux vous alerter, Monsieur le Premier ministre, aujourd’hui, Journée mondiale du refus de la misère. Dans notre pays, 6e puissance économique et Patrie des Droits de l’Homme, nous voyons ressurgir aujourd’hui des bidonvilles un peu partout sur le territoire. Je ne dis pas qu’il faut que les personnes qui y vivent soient expulsées. Mais je suis surpris que la circulaire du 26 août 2012 relative à l’anticipation et à l’accompagnement des opérations d’évacuation des campements illicites, ne soit pas appliquée partout et je vous demande la plus grande vigilance pour les plus défavorisés.


Au nom de la République, nous ne pouvons pas laisser se développer des lieux de vie indignes !

Et si aujourd’hui le budget du logement a été préservé, je vous le dis à nouveau, nous ne pouvons pas nous en contenter.

Permettez moi également de vous dire aujourd’hui que votre Gouvernement, en gelant les aides au logement, fait une erreur.

Les 37 millions d’économie que ce gel implique, auraient pu être trouvés ailleurs. Mais il n’est pas trop tard et en ce jour symbolique, permettez-moi d’espérer qu’un arbitrage soit rendu à ce sujet, même si l’encadrement des loyers que la Loi ALUR de Mme Duflot devrait mettre en place, va dans le bon sens…

Notre société aujourd’hui est malade de l’exclusion. Cette maladie-là, toute la société doit la soigner. Non pas l’éloigner, non pas la cacher. »

Pour terminer, permettez-moi de citer une phrase de notre fondateur, l’abbé Pierre, que nous pouvons méditer ensemble : «La grandeur d’une Nation ne se voit pas à ses monuments, mais à ce qu’elle fait pour ses exclus, pour les plus modestes. »

Auparavant, Jean-Marc Ayrault, les ministres, le Préfet, le maire d’Alfortville et les membres de la Fondation Abbé Pierre (Délégués général et adjoint, chargés de mission et administrateurs) avaient eu l’occasion de visiter deux des 18 logements de la Pension de famille d’Alforville, situés au 180 bis et 183 bis et ouverts en juillet dernier. Une visite qui s'était terminée par la prise de parole d'un des administrateurs de la Fondation, Jean-Pierre Gilles : "Dans ce lieu où a vécu l'abbé Pierre, n'oublions pas cette phrase qu'il aimait à dire : la misère ne se gère pas, elle se combat".

Mais le plus important dans cette visite, fut le moment convivial organisé avec des résidents, l’hôte de maison, Fatiha Bouchiba, et la Fondation. Un véritable moment d’échange, notamment entre Valérie et le Premier ministre, où la parole fut libre et spontanée.

Jean-Marc Ayrault : « Comment avez-vous avez trouvé ce lieu de vie ? »

Valérie B. : « Par le biais de la Fondation Abbé Pierre, j’avais un boulot, mais avec le Smic, impossible de se loger à Paris. Après deux ans à la rue et un long moment à la Communauté Emmaüs du Plessis Trévise, j’ai trouvé ici enfin mon petit chez-moi …. C’est fantastique. Une petite cuisine, une petite salle de bains, je n’avais pas connu ça depuis vraiment longtemps. Les Pensions de famille, c’est vraiment un endroit où l’on peut s’en sortir. C’est un tremplin, c’est sûr. Ici, on privilégie la dignité, l’accueil et la durée… c’est très important. »

Jean Marc Ayrault : « Dans les Pensions de famille, quel est le temps moyen de séjour des résidents ? »

Frédérique Mozer, responsable du réseau des Pensions de famille de la Fondation : « Il y a trois types de passage. Le premier, rapide, ne dure que quelques semaines… Les personnes ont autre chose en tête et ne séjournent pas longtemps. Le second dure entre 8 mois et 3 ans, il s’agit là d’une période de stabilisation. Enfin, dans le troisième cas, nous sommes sur de la durée indéterminée, voir toute la vie. Et cela représente un bon tiers de nos résidents. »

Patrick Doutreligne : « L’objectif de la Fondation dans les Pensions, c’est que l’on trouve un endroit où l’on puisse vivre heureux et tranquille même lorsque l’on a vécu 10 ans dans la rue, que l’on est descendu très bas.

Fatiha Bouchiba, maitresse de maison : « Ce qui est fondamental ici, c’est l’écoute et la durabilité. Et la Pension est le dispositif le plus approprié. Nous sommes dans du logement durable et dans un espace de vie convivial et chaleureux. »

Jean-Marc Ayrault : « Il y a des moments collectifs, des tâches communes ? »

Fatiha Bouchiba : « Oui, les repas sont des moments d’échange et nous avons une grande cuisine où nous préparons ensemble les plats. Il faut rompre l’isolement. »

Valérie B. : « J’ai retrouvé ici une vie sociale en plus de mon logement. Ici, j’oublie un peu toutes les misères du passé. Nous sommes un petit groupe pour le moment, mais déjà nous nous aidons les uns les autres, nous partageons des choses ensemble. Ici, j’apprends à m’occuper des autres, aussi… »

Jean-Marc Ayrault : « Vous avez envie de donner quelque chose aujourd’hui ? »

Valérie B. : « Oui, j’ai envie de dire ce que j’ai vécu et que cela serve à d’autres. Si on entoure seulement une personne et qu’elle se sent valorisée, c’est déjà bien. On change le regard des autres, dans la maison, dans le quartier et puis ensuite dans la vie. Ici, c’est possible. »

Cécile Duflot : « Les Pensions de famille, c’est le maillon qui manquait. C’est du logement accompagné. C’est cela qu’il faut développer dans les années à venir. C’est un complément nécessaire aux CHRS. »

Valérie, 49 ans, impressionnée par les caméras et les appareils photo a ensuite accompagné le Premier ministre dans la salle conviviale où des prises de parole officielles étaient prévues. Elle a écouté attentivement l’allocution du Premier ministre, qui a d’abord répondu à Patrick Doutreligne.

« Cette visite aujourd’hui est symbolique. Ici, dans cette ancienne demeure de l’abbé Pierre, on se bat pour le droit au logement pour tous. Ici, Valérie, Hassan et les autres retrouvent le courage, mais aussi la liberté et l’envie de donner aux autres. Cette envie de solidarité, c’est un message à adresser à tous les Français, spécialement aujourd’hui, Journée mondiale du refus de la misère. Chacun de nous a un devoir vis-à-vis de l’autre. Et chacun doit faire en fonction de ses possibilités, c’est le sens de la politique que nous menons aujourd’hui et c’est le sens de l’effort qui est demandé aux plus riches. Vous me parlez de la circulaire du 26 août 2012, Monsieur Doutreligne, et je vous garantis que le Préfet qui a la charge de son application, s’y attèle et qu’elle sera bien appliquée partout. Mais il faut du temps et ça n’est pas facile. Concernant le logement, nous avons augmenté les places en hébergement d’urgence et la Loi ALUR renforce l’ambition en matière de logement social.

La Fondation est un partenaire dans cette politique d’accès au logement pour tous car l’Etat ne peut pas tout faire tout seul. Cette Pension de famille que nous venons de visiter, est une solution légère, abordable qu’il faut effectivement développer. Et je réaffirme devant vous aujourd’hui que nous ne laisserons pas les bidonvilles se développer sur le territoire. J’ai bien entendu votre message. En venant ici, je repars avec de la force pour continuer ce combat pour la justice et la solidarité. »

Et Valérie de conclure : « Ce qu’il a dit, c’est bien. Il faut développer les Pensions de famille. Et ça n’est pas à la Fondation de tout faire. »

Comme Valérie, la Fondation Abbé Pierre attend des actes. Au-delà du discours et de cette journée symbolique.