Basculer à la rue : la peur post-Covid.

L’activité économique reprend doucement depuis mai dernier, sous l’ombre menaçante du virus. Pendant le confinement, les plus fragiles, livrés à eux-mêmes, ont été les plus exposés. Puis, très vite, les plus modestes, fragilisés par le ralentissement économique, se sont vus menacés par les impayés de loyer.

06/10/2020 | Crédits photos : Pierre Faure

L’activité économique reprend doucement depuis mai dernier, sous l’ombre menaçante du virus. Pendant le confinement, les plus fragiles, livrés à eux-mêmes, ont été les plus exposés. Puis, très vite, les plus modestes, fragilisés par le ralentissement économique, se sont menacés par les impayés de loyer.

Une personne handicapée sans allocation pendant 4 mois ; un père isolé sans pension d’invalidité ; une femme de ménage sans travail pendant 3 mois… À Quimper, pendant la crise sanitaire, des ménages se sont privés de nourriture pour payer leur loyer et leurs charges malgré tout, sans pouvoir tenir très longtemps. « Avec le Covid, nous avons eu une augmentation de 20 % des personnes à notre permanence et toutes avaient des difficultés financières et alimentaires. Nous avons distribué pour plus de 2 000 euros de tickets-service pendant la crise sanitaire, cela ne nous était jamais arrivé et pour certains, ces tickets ont été d’une importance vitale. Mais ça n’a pas réglé la question du loyer et dès l’été, des problèmes d’impayés ont commencé à apparaître. D’ailleurs, les offices hlm du département avec lesquels nous sommes en relation estimaient alors à 10 % l’augmentation des impayés de loyer due au Covid », précise Chrystelle Anvroin, salariée de l’antenne quimpéroise de l’association Consommation Logement et Cadre de Vie (CLCV), qui travaille en étroite collaboration avec la Fondation sur les problématiques de mal-logement dans le Finistère. « On commence à vraiment ressentir une tension sur le marché du logement. Bien sûr, ce n’est pas Paris ! Mais, de plus en plus de ménages modestes qui n’ont pas accès au logement social faute de garants, constituent une clientèle captive pour les bailleurs privés sans scrupules. Les situations de précarité sont en augmentation, » poursuit-elle.

En plein centre de Quimper, la petite maison de Marie-Joseph. Victime de violence conjugale pendant le confinement, elle a dû fuir son domicile plusieurs semaines. C’est la CLCV qui lui a trouvé un hébergement d’urgence et qui a découvert à cette occasion sa dette de loyer et l’insalubrité de son logement. « Déposer plainte contre mon compagnon, faire un dossier Dalo et un dossier de surendettement… sans l’aide de Chrystelle, je n’aurais jamais réussi à faire toutes ces démarches. Je suis enfin chez moi et à l’abri ; en plus, j’ai pu signaler l’état d’insalubrité de mon logement. Je ne savais pas qu’on pouvait m’aider pour tout ça. Quand j’ai reçu le courrier de l’huissier qui me disait que je devais quitter les lieux, j’ai vraiment eu peur… J’allais finir dans la rue à mon âge ? Sans rien ? »

Ancienne femme de ménage, Marie-Joseph est retraitée depuis 5 ans. Quand Chrystelle lui a parlé de la circulaire Denormandie qui a interdit les expulsions sans relogement le 2 juillet dernier, elle s’est sentie un peu rassurée. « Mais pas totalement, entre mon compagnon et l’huissier, j’ai vraiment passé des heures bien noires… heureusement que j’avais l’un de mes fils avec moi. Mais j’ai encore peur car je sais très bien que si je ne trouve pas un logement moins cher, je n’arriverais pas à m’en sortir à nouveau. Le confinement, ça a été la goutte d’eau de trop. Aujourd’hui, c’est sûr, je ne veux plus avoir de dette de loyer. Je me suis trop privée de tout, j’ai souffert, je me suis battue, je ne veux plus continuer comme ça. »

« On a déjà sorti l’artillerie lourde »

La crise économique a fragilisé brutalement et profondément les plus modestes, parfois déjà en équilibre précaire. Celles et ceux touchés de plein fouet par le chômage total ou partiel ; celles et ceux qui dépendaient des aides sociales, sans oublier que toutes les personnes, honteuses, ont bien souvent attendu le dernier moment pour venir chercher de l’aide. En Seine-Saint-Denis, département le plus pauvre de France, des mesures exceptionnelles ont été mises en place, notamment l’aide pour le paiement des loyers annoncée le jour de la fin de la trêve des expulsions locatives, le 10 juillet. « Elle va permettre à tous les habitants qui ont perdu plus de 20 % de revenus à cause de la crise du Covid d’avoir un soutien financier, c’est vraiment important », précise Emmanuelle Cheneau, conseillère en économie sociale et familiale à Emmaüs Habitat, qui suit 230 familles à l’année, dont 65 % sont en impayés de loyer.

Au niveau national, si la France n’a pas créé de fonds d’urgence d’aide au paiement des loyers pendant la crise sanitaire ni instauré de moratoire, le groupe Action Logement (chargé de collecter la participation des entreprises à l’effort de construction) et la CAF ont quant à eux mis en place des aides financières, respectivement à hauteur de 150 euros renouvelables 1 fois et 650 euros. Ces sommes ont constitué une manne précieuse pour Christelle : « On a eu beaucoup de cas de rupture total de revenus sur 3, voire 4 mois et il a fallu monter des plans d’apurement de dette dans l’urgence car à côté du loyer, des charges, de l’assurance habitation non payés, il y avait aussi les frais de découvert venus s’ajouter au reste. Aujourd’hui, on sait très bien qu’il va falloir 6 mois à un an pour que tout rentre dans l’ordre. La rentrée va être très dure, notamment pour les services sociaux qui vont être débordés. Ce qui me fait peur, c’est qu’on a déjà sorti l’artillerie lourde, et qu’à un moment, les critères d’aide vont se durcir. Beaucoup de familles risquent alors de passer entre les mailles du filet. À Emmaüs Habitat, c’est sûr, nous ne mettrons personne dehors, mais combien de personnes vont se retrouver dans une situation précaire ? »