Habitat indigne : l’État au pied du mur

En France, 900 000 à 1 300 000 personnes vivent dans des conditions indignes et dangereuses. À Marseille, elles sont 100 000.
 

04/11/2019 | Crédits photos : MarsActu

Il y a près d’un an, l’habitat indigne faisait 8 victimes à Marseille. Si la vie a repris son cours, l’effondrement des 3 immeubles, rue d’Aubagne, a ébranlé la ville entière. Depuis, habitants et associations mènent un combat opiniâtre pour la dignité et la sécurité dans le logement.

Julia n’ira pas déjeuner. Encore une fois, elle a pris le temps de raconter son histoire. Hébergée à l’hôtel avec ses 6 enfants, elle vit avec la peur au ventre. « Je passe mes nuits dans le couloir, entre les deux chambres, à calmer mes enfants. Ils ne veulent pas retourner à la maison… » Le 30 novembre, Julia, sa petite dernière dans les bras, était dans l’escalier de son immeuble lorsque celui-ci s’est écroulé. L’évacuation a été immédiate, Julia est partie avec quelques affaires d’hiver jeté dans un sac. C’était il y a 8 mois. « Je ne sais pas si c’est Dieu, mais nous n’avons rien eu ! Depuis, ma fille ne mange presque plus et les enfants ont eu du mal à finir leur année scolaire. » En juin, l’escalier était réparé et l’état de péril a été levé. « J’emmène mes enfants prendre leur repas chez nous, pour qu’ils se fassent à l’idée de rentrer à la maison, mais pour l’instant, ils sont terrorisés. L’humidité, les rats, on supportait ; mais la peur que tout s’écroule, non. »

Vivre avec ses enfants en sursis dans un logement insalubre, Julia n’en a pas la force. Depuis la levée de péril, la Ville ne paye plus les nuits d’hôtel que Julia doit régler. « J’ai pris un crédit, parce qu’avec mon loyer de 700 euros, je ne m’en sortais pas. Dès le mois de juin, j’ai demandé au service d’hygiène et de santé de venir constater l’état de mon logement. On m’a fixé un rendez-vous et personne n’est venu. Depuis, quand j’appelle, personne ne répond. Bien sûr, j’ai fait une demande de logement social en 2014… je me sens lâchée par tout le monde. » À 32 ans, Julia est en formation pour devenir réceptionniste. Cela fait 8 ans qu’elle habite un vieil immeuble de 3 étages dans le 1er arrondissement, l’un des quartiers populaires le plus ancien de la ville. Malgré son découragement, Julia reste en contact avec le Collectif du 5 novembre, l’interlocuteur le plus militant parmi la dizaine de structures professionnelles, associatives et citoyennes mobilisées pour soutenir toutes les familles. Car depuis le drame, plus de 3 000 personnes ont été délogées et 339 immeubles évacués.

Situation de crise

« Huit mois après le drame, c’est encore le délire et le nombre d’immeubles évacués continue d’augmenter ! On ne sait pas ce que vont devenir ces personnes ni ces immeubles » précise Maël, membre du Collectif et seul propriétaire occupant à avoir été relogé. « Dès le premier jour, j’ai insisté pour qu’on n’oublie personne et qu’on entende toutes les voix. C’est ce qui fait la force de notre action collective, nous avons réussi à tenir malgré notre diversité face à la Ville et l’État. Les pouvoirs publics n’ont pas réussi à casser cette union et c’est à elle que l’on doit la Charte de relogement des personnes évacuées. Aujourd’hui, les droits des habitants sont couchés sur le papier et on peut en être fier, mais il va falloir se battre pour son application », note-t-il.

C’est un fait, la signature de la Charte par la Ville et le Préfet en juin dernier est une véritable victoire pour tous les acteurs du logement, dont plusieurs travaillent à l’éradication de l’habitat indigne depuis des années.

Rue d’Aubagne, l’association « Destination Familles » suit de très près le devenir de Noailles, quartier prioritaire de la politique de la ville (où la part de la population pauvre avoisine 40 %) choisi comme « îlot démonstrateur » par la Métropole dans la perspective de rénovation du centre ancien. « Désormais, pour certains élus et certains techniciens, il y a une évidence : on ne peut pas traiter la question du logement sans la population ni les associations. Pendant la négociation de la Charte, chaque réunion équivalait à un round. Nous allons devoir continuer à être vigilant pour que l’argent mis sur la table permette de construire du logement très social et de lutter contre les marchands de sommeil », précise Hervé Trémeau, son Directeur, qui attend également octobre et la mise en place du « Permis de louer » pour lutter contre ce fléau. « Ce qui s’est passé en novembre nous a choqués, mais pas étonnés. Avant le drame, nous avions décidé d’organiser un forum sur l’habitat dégradé pour les habitants du quartier. En avril, avec nos partenaires, nous avons réussi à réunir tous les acteurs du logement pour favoriser l’accès aux droits et à l’information. Il faut « aller vers », sinon ça ne marche pas et rien ne bouge. Il faut accélérer les choses et gagner en efficacité, sinon… ».

Tirer leçon

L’« Aller vers », pilier tout aussi important que l’accompagnement des personnes, est un constat partagé par l’Ampil et l’Asmaj, deux acteurs associatifs qui travaillent à l’éradication de l’habitat indigne. Comme 150 autres associations réparties sur toute la France, elles s’appuient notamment sur le programme « SOS Taudis » de la Fondation. « Les demandes de diagnostic ont explosé et la moindre fissure nous alerte. Qu’il s’agisse d’insalubrité ou de péril, on soutient les familles, avant et après le relogement ; on ne se contente pas de lancer une procédure après avoir posé un diagnostic », précise Florence Llucia, responsable de service à l’Ampil.  Dans un contexte de crise du logement renforcé par les multiples évacuations ; dans cette ville qui abrite la Belle de Mai, quartier le plus pauvre d’Europe ; accompagner les familles en grande précarité, s’assurer de leur sécurité et de la salubrité de leur logement, relève de la gageure. Car à Marseille, les acteurs déplorent unanimement la difficulté à travailler avec les services d’hygiène et de sécurité de la Ville. « Depuis 6 mois, nous relançons la Ville sur un problème de dangerosité chez une locataire. Et pour la première fois, le service de sécurité a proposé une visite conjointe avec l’Ampil », note Marion Blanchet, salariée à l’Asmaj.

Même si la Ville a mis en place un Espace d’Accueil des Populations Evacuées (EAPE) et réquisitionné à l’amiable 75 logements vacants depuis le drame, tout reste à faire car la dégradation de l’habitat n’a pas été prise en compte depuis vingt ans. Or traiter l’insalubrité dans le logement, c’est assurer à terme la sécurité de tout l’immeuble sans que les habitants ne soient pris en otage. « Cela fait 2 ans que je vois les fissures se multiplier, que l’humidité gagne sur les murs et la propriétaire ne veut rien faire », avoue Mme D., locataire très modeste, évacuée de son logement en février avec ses 2 enfants pour péril imminent. Suivies par l’Ampil et l’Asmaj, elle a dû revenir chez elle quand le péril a été levé, alors que le logement reste dangereux. « La Ville n’a pris en compte que les deux faux plafonds qui s’étaient écroulés, dans sa cuisine et dans la cage d’escalier. Mais rien n’a été fait sur les murs et des fissures traversantes se sont élargies depuis. Aujourd’hui, après plusieurs relances, on est obligé de lancer une procédure civile pour indécence lourde qui va être longue », note Florence Llucia. Et le constat des avocats est encore plus amer : « Qu’il s’agisse de péril ou d’insalubrité, on a 20 ans de retard. » déplore Me Bourglan, qui représente une cinquantaine de familles.