Réveiller les consciences

La France, pays parmi les plus riches du monde, compte plus de 9 millions de pauvres. 9 millions de personnes qui souffrent du manque d’argent pour se loger, se nourrir, se soigner correctement.

10/01/2022 | Crédits photos : Sébastien Godefroy

Le 10 novembre dernier, 19 organismes lançaient la 1ère journée nationale de lutte contre la précarité énergétique, dénonçant la double peine des personnes mal logées vivant dans des conditions d’un autre âge. Aujourd’hui en effet, la France compte 12 millions de personnes victimes de précarité énergétique et parmi elles, bon nombre ne se chauffe même plus du tout. Sans oublier les centaines de milliers de personnes en impayés de facture, privées chaque année d’électricité. En 202O, 280 000 coupures d’électricité ont eu lieu, impactant la santé, la sécurité et la vie des ménages en difficulté.

Corinne s’est installée à Saint-Dolay, dans le Morbihan, en 2014. Bénéficiaire de l’Allocation Adulte Handicapé et en recherche d’emploi, elle a investi le petit pécule de son héritage dans une maison vétuste, seul bien accessible pour ses modestes revenus. Pendant 6 ans, elle a dormi tous les hivers avec une doudoune et un bonnet. « Avec mon vieux poêle à bois, j’arrivais à peine à avoir 14 degrés dans la maison. Rien n’était aux normes. J’ai eu de la chance, mes deux fils étaient à l’internat, eux n’ont pas souffert. » Aujourd’hui, à 54 ans, elle économise quelques centaines d’euros par an et vit enfin avec 18,5° chez elle en hiver. « Ces travaux m’ont permis aussi de me reconstruire, moi. Retrouver l’estime de soi, pouvoir inviter des amis. C’est vraiment une reconstruction personnelle qui a eu lieu. » À une centaine de km de là, à Mon-dol, en Ille-et-Vilaine, Erick a lui aussi vécu 6 ans dans une maison vétuste, avec juste l’eau courante. Après plusieurs mois de travaux financés également en partie par la Fondation, l’amélioration de ses conditions de vie lui font envisager un nouveau départ sur le plan familial et professionnel : « Je vais bientôt accueillir mes deux enfants. Pour l’instant, je les vois toujours chez des amis, l’un après l’autre, car il n’y a pas assez de place pour nous accueillir tous les trois. Ces travaux, c’est un sacré atout pour rebondir ! Vraiment, j’aimerais que mon exemple serve à d’autres. Il faut oser faire le premier pas pour se faire aider quand on n’a pas les moyens de faire tout seul. Il y a des solutions. »


Après la crise Covid

Des solutions existent, c’est certain, qui relèvent toutes de décisions politiques. Preuve en est, la décision d’EDF le 12 novembre de mettre fin aux coupures d’électricité en toute saison en cas d’impayés et de privilégier la réduction de puissance. Mais c’est aussi et surtout à l’État en premier lieu de tout faire pour réduire la souffrance des plus précaires. Doubler le montant du chèque énergie pour les personnes à faibles ressources par exemple, alors que les coûts de l’énergie se sont envolés cet automne, le gaz atteignant près de 70 % de hausse depuis le début de l’année. Mais attention, ces mesures économiques, si elles répondent ponctuellement à l’urgence, ne permettent pas d’éradiquer durablement la pauvreté dans notre pays. Sortir définitivement de la pauvreté les 20 % de ménages qui s’y enlisent et qui survivent au quotidien, doit être une priorité politique nationale. Rappelons ici que la moitié des personnes qui se sont présentées au Secours Catholique en 2020 disposaient de moins de 9 euros par jour de reste-à-vivre.

Dès cet été, Emmanuelle Cosse, ancienne ministre du Logement et présidente de l’Union Sociale pour l’Habitat, interpellait les représentants des futurs candidats à l’élection présidentielle : " Quelles sont vos mesures pour loger une France telle qu’elle est ? C’est-à-dire une France qui, majoritairement, a des revenus faibles, et qui n’a pas les moyens d’accéder à l’accession ni au locatif libre ? "

La question mérite d’être posée en effet, alors qu’en cinq ans, si l’on cumule les multiples baisses de l’Aide personnalisée au logement (APL) et la réduction du financement du logement social, ce sont plus de 15 milliards d’euros d’économies que l’État a faits au détriment du logement des plus faibles. Plus globalement, une étude de l’Institut des politiques publiques publiée en novembre montrait que la politique économique du quinquennat a favorisé les actifs et les plus riches : « Les 5 % de ménages les plus modestes (moins de 800 euros/mois) ont perdu jusqu’à 0,5 % de pouvoir d’achat (jusqu’à 39 euros sur un an). »

Indéniablement, pour réduire durablement le mal-logement et la pauvreté, des réformes structurelles doivent être faites. Elles doivent réduire les trop fortes inégalités qui menacent le vivre-ensemble et le devenir de notre société tout entière, quand aujourd’hui l’une des plus flagrantes est la forte précarité des jeunes. Aujourd’hui en effet, la France est le seul pays d’Europe à ne pas offrir de protection sociale aux moins de 25 ans isolés. Entre 2019 et 2020, la part des 15-29 ans à n’être ni en emploi, ni en études, ni en formation (qui comptait déjà 1,5 million de personnes en 2019), a augmenté de 1,1 point, selon une étude de l’Insee publiée fin mars.

Garant de l’intérêt général

L’État a dans certains cas su mettre en place des dispositifs globaux, favorisant une approche économique et sociale et inscrits dans la durée. Exemple, le plan quinquennal pour le « Logement d’Abord » et la lutte contre le sans abrisme lancé en septembre 2017 qui concerne aujourd’hui 45 territoires.  À Toulon, le programme « de Toit à Moi » soutenu par la Fondation permet chaque année à 7 personnes en errance d’accéder au logement. Jessie, 48 ans, a quitté ce dispositif il y a près de deux ans. Il est aujourd’hui locataire dans le parc privé toulonnais et employé en CDI à plein temps chez un restaurateur d’orgues. « J’avais eu le temps de me reconstruire et de chercher un travail. Quand on est à la rue, on a d’autres priorités que l’emploi. Sans adresse fixe, quand on bouge souvent et que l’on passe d’un foyer d’hébergement à un autre, on ne peut pas avoir une vie normale. » À des kilomètres de là, l’association messine « D’abord Toit » également soutenue par la Fondation, accompagne tous les ans 10 personnes sans domicile fixe dans le logement. Certains ont connu la rue pendant plus de 20 ans. « Notre dispositif est vraiment tourné vers un public très éloigné du logement, en grande marginalité. Je suis moi-même très surprise de voir comment les personnes arrivent à se reconstruire, à reprendre confiance. Leur donner un toit, c’est leur donner une seconde vie », note Caroline Causse, éducatrice spécialisée au sein du dispositif « D’abord Toit ».

Il importe maintenant de faire monter en puissance la politique du « Logement d’Abord » sur le territoire pour toutes les personnes sans domicile. Autres urgences : le renforcement de l’accès aux droits pour tous et l’application d’une politique fiscale plus juste, plus redistributrice. Ces priorités doivent figurer en tête des programmes des candidats à l’élection présidentielle.