On ne peut plus continuer comme cela. Nous le savions, nous le disions, mais désormais, depuis plusieurs semaines, tout le monde le sait, tout le monde le dit.

10/12/2018 | Crédits photos : © Pierre Faure

La période d'instabilité majeure dans laquelle nous nous trouvons donne lieu à un vigoureux débat autour des inégalités de richesse qui se creusent depuis des années, sans sursaut de la classe politique malgré leur caractère indécent. Il recoupe la question de l’accentuation de la grande pauvreté qui laisse en état de survie et sans perspective une part importante de nos concitoyens, au point que l’on finit par s’habituer à voir des personnes, parfois même accompagnées d’enfants, vivre à la rue. C’est le cas aussi de la fragilisation des personnes disposant de revenus modestes qui, sans être pauvres, ne parviennent pas à boucler les fins de mois ou à se chauffer et qui, compte tenu des dépenses contraintes auxquels elles ont à faire face (loyers, charges, assurances…), ont déjà consommé les trois quarts de leurs ressources dès les premiers jours du mois. On le sait désormais : même le travail ne protège plus toujours de la pauvreté ou du mal-logement.

Ces réalités se traduisent dans les chiffres (près de 9 millions de pauvres, soit 1 million de plus en 10 ans, 4 millions de mal-logés dont une augmentation de 50 % du nombre de personnes sans domicile en 10 ans, 12 millions de victimes de précarité énergétique…). Mais elles s’expriment surtout dans des souffrances quotidiennes, dans la peur de ne jamais pouvoir remonter la pente quand on se trouve au fond du gouffre, dans celle de basculer dans la précarité quand on est en situation de fragilité, dans la crainte de se voir expulser de son logement faute de pouvoir payer son loyer, dans les arbitrages quotidiens impossibles entre des dépenses toutes nécessaires (logement, santé, chauffage, alimentation, essence, vêtement…).

La diversité des profils de personnes mobilisées dans le mouvement des « gilets jaunes » porte parfois à confusion. La plupart ne sont pas en situation de « grande pauvreté », au sens de ceux qui (sur)vivent avec un Rsa à 500 euros pour seule ressource mensuelle ou ceux qui sont sans domicile fixe. Mais elles ont des ressources suffisamment basses pour rencontrer des difficultés : pour se loger, se déplacer, parfois se chauffer, sans parler de s’offrir des vacances ou des extras.

Ces deux réalités socioéconomiques différentes recoupent les données compilées par la Fondation Abbé Pierre pour décrire les victimes de la crise du logement : 4 millions de mal-logés d’un côté et 12 millions de personnes fragilisées par rapport au logement de l'autre. L'intensité et la gravité des problèmes ne sont évidemment pas les mêmes pour les uns ou pour les autres, mais ces deux catégories ont en revanche toutes deux besoin d'être aidées. Pas de la même manière sans doute, mais il est essentiel de tout faire pour améliorer leur quotidien et éviter qu’une partie de la frange des « fragilisés » ne basculent dans la catégorie des « mal-logés » ou de la « grande pauvreté ».

Ces réalités rongent aussi progressivement notre cohésion, le sentiment d'appartenance commune et ce qui l'accompagne du point de vue du (bon) fonctionnement de la société : la fiscalité, la redistribution, l’État-providence. À quoi bon payer taxes et impôts si c’est pour se maintenir dans de telles situations de précarité ou de fragilité économique, ou si les services publics de proximité ferment ? Comment accepter de participer au bien collectif alors que 10% des ménages détiennent 50% du patrimoine total du pays et que ces inégalités sont creusées par des mesures récentes : d’un côté, suppression de l’Isf, instauration de la Flat tax… et de l’autre, coupes, gel et désindexations des aides personnelles au logement (mais aussi des retraites, des prestations familiales…). La taxe d’habitation va être supprimée ? Cela devrait donner un peu d’air, en effet, mais pas pour tout le monde puisque 16 % de ménages pauvres en étaient déjà exonérés.

Ces réalités rongent par ailleurs peu à peu l'idée de « main tendue » aux autres, à ceux qui ont besoin d'être aidés, ceux qui seraient « différents », d’ici ou d’ailleurs et alimentent le repli identitaire comme la tentation de chercher des boucs émissaires qui seraient ainsi coupables de toutes nos misères. Alors que nous avons tant besoin de nous attaquer aux indifférences et de renforcer les actes de fraternité.

La bonne nouvelle c'est que personne, désormais, ne peut faire semblant et laisser entendre « qu’on ne savait pas vraiment », tant ces dernières semaines les budgets des ménages sont décortiqués et les notions de pouvoir d’achat, de « dépenses contraintes » ou de « reste à vivre », couvrent les ondes, les écrans et les colonnes de nos journaux.

L'autre bonne nouvelle c'est que l'on pourrait vraiment faire autrement.

Faire autrement, ce serait partager davantage les richesses au sein de la société via une fiscalité plus redistributive, en fiscalisant plus fortement et de façon progressive les revenus, les patrimoines des ménages et la transmission de ce patrimoine, sachant que cette dernière est au cœur de la reproduction des inégalités.

Faire autrement, ce serait accélérer la transition écologique, mais en réattribuant toutes les ressources générées par la fiscalité carbone aux plus pauvres et modestes : tripler le chèque énergie (dont le montant moyen sera de 200 euros par an en 2019 pour une facture moyenne de 1800 euros par an), réformer les aides aux transports, remettre à plat les aides apportées par les Départements (aides à l’énergie, aides aux logements…).

Faire autrement, ce serait renoncer aux coupes récentes, en particulier les aides personnelles au logement qui concernent 13 millions de personnes pauvres et modestes. Ce serait diminuer ou renoncer à certaines baisses de ressources pour les finances publiques : renoncer à une partie du CICE, qui doit davantage être ciblé et accompagné de contreparties (embauches, investissement productif…) ; renoncer à la suppression de la taxe d’habitation pour les 20% des ménages les plus aisés (qui va coûter aux ressources de la puissance publique près de 10 milliards d’euros par an) conformément aux promesses de campagne du candidat Macron.

Faire autrement, ce serait investir beaucoup plus massivement dans la rénovation thermique des logements et la lutte contre les 7 millions de passoires énergétiques, ce qui permettrait d’épargner la planète (le logement est le principal émetteur de gaz à effet de serre), tout en faisant baisser significativement la facture énergétique des ménages (en commençant par les plus pauvres) et en créant massivement de l'emploi. Un raisonnement qui vaut également pour les énergies renouvelables, les voitures « propres »… Investir également davantage dans le logement social et donc, renoncer aux coupes (800 millions d’euros en 2019, 1,5 milliard en 2020) très importantes réalisées sur les bailleurs sociaux tout en fléchant ces ressources vers la création des logements sociaux dont les loyers sont les plus bas et qui sont destinés aux plus pauvres.

Faire autrement, ce serait ne plus opposer les difficultés sociales et territoriales. Celles entre les personnes pauvres d’un côté et les fragiles de l’autre, mais les considérer chacune à leur juste mesure, pour y apporter des justes réponses. Mais aussi celles entre les territoires, en arrêtant d’opposer les difficultés rencontrées dans les zones péri-urbaines ou rurales avec celles que vivent les habitants des quartiers populaires qui souffrent trop souvent de mise à l’écart, de concentration des fragilités et de discriminations. Là encore, les difficultés ne sont pas de même nature, de même intensité, mais appellent toutes des réponses (différenciées) de la puissance publique.

Faire autrement, ce serait enfin sortir de l’idéologie, notamment sur la régulation des marchés, pour prendre des mesures peu coûteuses mais efficaces pour les plus pauvres et modestes. Dans le domaine du logement, on peut penser à l’instauration d’une Garantie Universelle des loyers qui faciliterait l’accès et le maintien dans le logement de ceux qui ne disposent pas de garant ou de caution, ou encore à l’encadrement des loyers du secteur privé dans les métropoles pour limiter les abus et redonner du pouvoir d’achat aux locataires… Mais dans de nombreux autres domaines, les pistes ne manquent pas.

Alors oui, lançons rapidement un débat national sur la manière de répondre aux besoins sociaux et territoriaux dans notre pays, en y associant les citoyens, les collectivités territoriales, les syndicats, les entreprises, les associations... Un débat qui parte réellement de là où en sont les personnes, de ce qu’elles vivent vraiment ou de ce qu’elles ressentent, sans tabou, sans présager des résultats et en laissant réellement la porte ouverte aux changements nécessaires pour conduire à une société responsable et plus égalitaire. En d’autres termes, faisons confiance. Alors agissons de la façon la plus équilibrée et ouverte possible. Ce pourrait être une belle occasion de commencer à régénérer notre démocratie.

 

Christophe Robert, Délégué général de la Fondation Abbé Pierre