À nous de faire société

Des centaines d’associations agissent au plus près des besoins des personnes les plus fragiles dans un contexte économique tendu, réussissant en cela un travail exemplaire. Mais agir ne suffit pas. Il faut aussi mobiliser et réveiller les consciences.

16/01/2020 | Crédits photos : Sébastien Godefroy - 1ère nuit solidaire, place de la République,

« Soulager, mais aussi s’attaquer aux causes », l’abbé Pierre ne cessait de le répéter. L’homme d’action avait compris l’importance de la prise de parole pour donner une dimension politique à son combat en faveur des personnes à la rue et mal logées. « Il me disait très souvent : Est-ce que les gens se rendent compte de ce que c’est que vivre sans logement ? », précise Laurent Desmard, qui fut son secrétaire particulier pendant les 7 dernières années de sa vie. La question valait d’être posée car se rendre compte, c’est prendre conscience. Et sans prise de conscience, aucun véritable engagement n’est possible. Lors de l’insurrection de la bonté en 54, la société tout entière s’est mobilisée après que l’Abbé a pris la parole sur Radio-Luxembourg le 1er février, criant au secours car une femme venait de mourir de froid sur le boulevard Sébastopol. Grâce à cet élan de solidarité nationale, des milliers de dons matériels, des milliers de francs de l’époque furent récoltés en moins de 6 jours après cette prise de parole devenue historique, dont nul n’avait imaginé la portée. Utilisant les médias pour la première fois, l’abbé Pierre n’avait pas manqué d’interpeller directement le pouvoir en place : « Monsieur le ministre de l’Intérieur, je vous en supplie, faites cesser les expulsions, au moins pendant qu’il gèle ! »

Bien commun

Pour l’abbé Pierre, la parole politique permettait de faire connaître la misère et était indissociable de l’action en faveur des mal-logés. « C’était vraiment son ADN. En cela, il se différenciait de personnalités telles que Mère Thérésa par exemple, pour qui l’action ne se concevait pas sans la charité », précise encore Laurent Desmard. « Il avait pour obsession de toujours replacer « la voix des sans-voix » dans le débat public ; c’était un très fervent défenseur de l’engagement politique dans son sens le plus noble, c’est-à-dire dans le sens du bien commun. »

Toute sa vie, l’abbé Pierre a cherché à incarner les valeurs de justice, de fraternité et de solidarité en leur donnant un poids et un sens politiques, en les transformant en enjeux de société majeurs. Avant même sa disparition et fortes de son exemple, des associations ont uni leurs forces pour défendre ces valeurs universelles et ont parlé d’une seule voix en faveur des plus fragiles. Une évolution que l’État a dû prendre en compte.

Rapport de force

En février 1994, 10 ans après l’apparition des « nouveaux pauvres » et le caractère incontournable des questions de pauvreté et d’exclusion dans le débat national, le Collectif Alerte est constitué, né « d’un travail de longue patience où les associations ont appris à réfléchir ensemble, à se confronter, à élaborer une pensée commune, à renoncer à leur pré carré et à agir pour une cause commune qui leur tient à cœur et qui est en définitive le fondement de leur action militante ». S’unir pour peser dans le rapport de force et l’élaboration des politiques publiques, tel est l’objectif. Aujourd’hui, le Collectif national compte 37 associations et 15 collectifs inter-associatifs locaux. En septembre dernier, Alerte interpellait le Chef de l’État à l’occasion de la présentation du bilan de la première année de la Stratégie de prévention et de lutte contre la pauvreté. Dans son communiqué de presse, le Collectif s’adressait une fois de plus directement à la plus haute autorité de l’État : « … Les associations appellent le gouvernement à prendre, dès à présent, des mesures nouvelles et ambitieuses pour améliorer, au quotidien, les conditions de vie des plus vulnérables… »

14 ans plus tard, à l’initiative de la Fondation Abbé Pierre, le Collectif des Associations Unies pour une politique publique du logement des personnes sans abri et mal logées est créé. « Ces organisations ont décidé d’unir leurs voix pour interpeller les pouvoirs publics face au drame persistant de centaines de milliers de personnes contraintes de vivre dans la rue ou dans des conditions de logement inacceptables. »
Aujourd’hui reconnus par le Gouvernement, ces Collectifs ont réussi le pari du plaidoyer commun, en s’appuyant sur leurs connaissances des problématiques perçues en travaillant au plus près des personnes en difficulté, y compris d’une partie de la classe moyenne, victime elle aussi de la crise de 2008. Au-delà de leur engagement national dans la lutte contre les inégalités, certaines associations portent aussi un message d’espoir dans ce contexte de fragilisation et de mondialisation. Car il est possible de construire une société inclusive où chacun trouve sa place et puisse vivre dignement. Cette dynamique ouvre une perspective commune, un véritable projet de société qui fédère de plus en plus d’acteurs et de citoyens.

« Il s’est passé quelque chose »

Ce projet de société franchit une nouvelle étape en 2019, avec le Pacte du pouvoir de vivre, dans lequel l’engagement associatif et la mobilisation citoyenne changent de braquet, liant la problématique des inégalités à celle de l’écologie. « On a senti qu’il se passait quelque chose dans la société et qu’on ne pouvait pas laisser le Gouvernement seul écouter ce que disaient les citoyens ; qu’il fallait qu’on sorte de nos sujets pour agir ensemble », note Christophe Guade, l’un des coordinateurs du Pacte. Face à l’urgence sociale illustrée notamment par les Gilets jaunes, le Pacte a souligné la nécessité pour la société de se faire encore plus entendre. 52 organisations sont désormais alliées pour « porter ensemble la convergence de l’écologie et du social ». Pour la première fois avec une telle envergure, des acteurs de la société civile s’engagent « à faire front commun en défendant collectivement 66 propositions qui permettent d’offrir à chacun le pouvoir de vivre ». Ces propositions sont issues de débats et de travaux collectifs menés avec les sympathisants, adhérents et militants de tous bords ainsi que les personnes aidées par les associations. Représentant la voix de plusieurs millions d’individus, ces propositions sont politiques, au sens fort du terme. En moins d’un an, le Pacte du Pouvoir de vivre a rassemblé des acteurs aux expertises très diverses dont la force est de souligner « qu’il n’y a pas d’un côté la question de la fin du monde et de l’autre celle de la fin de mois, les deux enjeux sont les deux faces d’une même pièce, s’alimentant et se combinant. » Afin d’amplifier la dynamique, le Pacte porte 4 axes au débat public, organisant pour cela un tour de France qui se déroulera jusqu’en février 2020. « Donner à chacun le pouvoir de vivre, dans un cadre commun en protégeant notre avenir et celui des générations futures ; remettre l’exigence de justice sociale au cœur de l’économie ; préparer notre avenir en cessant de faire du court terme l’alpha et l’oméga de nos politiques publiques ; enfin, partager le pouvoir pour que chacun puisse prendre sa part dans la transformation de nos vies. »

Dans ce Pacte qu’elles veulent porter à la connaissance de tous, la notion de partage est primordiale. Et à nouveau, l’Appel de l’abbé Pierre retentit à nos oreilles…